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Lettre ouverte à Madame ALBANEL Ministre de la culture et de la communication

Paris, le 15 avril 2008

Madame la Ministre,

Vous avez pris l’initiative d’organiser les « Entretiens de Valois » sur le spectacle vivant, à la suite de la demande d’un « Grenelle de la culture » formulée par les organisations professionnelles de ce secteur.

Ces rencontres, qui associent les syndicats d’employeurs et de salariés et les organisations professionnelles du spectacle vivant ainsi que les associations représentatives des collectivités territoriales, ont lieu dans un contexte qui suscite de très nombreuses interrogations et craintes sur le devenir de la politique culturelle de l’Etat, largement exprimées par les artistes, les responsables d’institutions culturelles, les élus locaux, les associations culturelles. Les différents mouvements de mobilisation et de protestation engagés par les artistes et responsables culturels comme aussi par les agents de votre ministère l’attestent sans ambiguïté.

Cette politique a été construite au fil des ans depuis le début de la Vème République, en s’appuyant sur la richesse de notre patrimoine comme sur les capacités de création et d’innovation des artistes, et a largement contribué au développement culturel de la France, au point d’être souvent considérée comme un modèle par d’autres pays. Cependant, elle est aujourd’hui en danger : tel est le sentiment ressenti par beaucoup d’acteurs de la vie culturelle, et nous le partageons.

Certes, nous sommes pour notre part pleinement convaincus que cette politique doit être à présent profondément repensée pour tenir compte des mutations de la vie culturelle et artistique ainsi que de l’évolution de son environnement économique, social et technologique. Mais cette nécessaire transformation doit s’effectuer dans le souci de relance de l’action publique en faveur de la culture plutôt que de son désengagement, de défense et de promotion du service public plutôt que d’appel aux forces du marché, de mobilisation de toutes les énergies et de reconnaissance de toutes les capacités d’initiative plutôt que de transfert des responsabilités et des charges aux collectivités territoriales, destinées à suppléer aux carences d’un Etat nécessiteux.

En premier lieu, la logique financière à l’oeuvre depuis plusieurs années est celle de la réduction de l’effort culturel de l’Etat. Le budget 2008 de votre ministère ne déroge pas à cette règle : affiché par vous en hausse de 3,2%, il est en fait en quasi stagnation s’agissant de son pourcentage effectif d’augmentation, donc largement en baisse réelle compte tenu de l’inflation. C’est en particulier le cas dans le spectacle vivant. De surcroît, la « rallonge » de 34,8 M euros que vous avez annoncée n’est nullement un supplément de moyens, mais un « dégel » de crédits gelés, et sa répartition fragilise particulièrement les petites structures, privées brutalement de subventions de l’Etat, et obligées alors de se retourner vers leurs partenaires de proximité, les collectivités territoriales.

En second lieu, la RGPP frappe de plein fouet votre ministère. Sous prétexte de meilleure efficacité de l’Etat, il s’agit ni plus ni moins que de son resserrement, de la réduction de son rôle, en définitive de la menace de remise en cause de ses missions fondamentales, et ce dans le seul souci d’économies comptables et de réduction du nombre des fonctionnaires. De plus, la nécessaire concertation qui devrait présider à un tel exercice, tant avec les personnels qu’avec les professionnels des différents secteurs culturels, paraît, à en juger par leurs réactions, singulièrement défaillante. Au terme de ce processus gît le risque d’un très grave affaiblissement de l’administration culturelle.

En troisième lieu, la lettre de mission que vous a adressée le Président de la République a suscité une large et légitime inquiétude. Sous prétexte de « popularité » des interventions publiques, elle oppose facticement objectifs de soutien à la création et conquête des publics, expérimentation de nouvelles formes artistiques et fréquentation, et privilégie le financement privé de la culture. Cette feuille de route, qui officialise « l’obligation de résultat », mais ne fait jamais référence à l’art comme outil critique et à la culture comme facteur d’émancipation, est clairement en rupture avec l’inspiration noble et exigeante qui a présidé à la création du ministère avec André Malraux, et a guidé les plus belles aventures artistiques de ces dernières décennies.

En quatrième lieu, les collectivités territoriales sont aujourd’hui les principaux financeurs de la vie culturelle, tout particulièrement dans le spectacle vivant. Le poids croissant du soutien à la vie culturelle leur revient, alors même que la loi de 2004 sur les libertés et responsabilités locales dévoie la décentralisation, en organisant la défausse de l’Etat sur l’échelon local des missions qu’il ne veut plus assumer, et l’accroissement des tâches de celui-ci sans transfert correspondant de ressources nouvelles. La clarification des rôles des différents acteurs publics est indispensable, mais ne peut plus se faire avec comme seul impératif et comme unique conséquence l’alourdissement des charges des collectivités territoriales.

Dans un tel contexte, les objectifs que vous poursuivez dans le cadre des « entretiens de Valois » doivent être impérativement éclaircis. S’agit-il de relance de l’action publique ou de régulation de son repli ? S’agit-il de coopération des collectivités publiques ou de dévolution nouvelle de missions au niveau décentralisé ? S’agit-il d’accompagner le développement de la vie culturelle, dans son foisonnement et sa diversité, ou de réduire le nombre et le montant des interventions de l’Etat, sous prétexte de lutter contre le saupoudrage ?

Dans un tel contexte aussi, nous croyons devoir formuler solennellement auprès de vous un certain nombre de demandes, qui font écho aux grandes questions que se posent les acteurs de la vie culturelle. Elles appellent à notre avis des réponses très précises, que nous proposons de présenter aux partenaires de cette concertation que vous avez initiée.

- Nous demandons que la lettre de mission du Président de la République soit révisée, afin de constituer la base d’un vrai renouvellement de la politique culturelle, fidèle à l’esprit qui l’a jusqu’ici animée, conforme aux attentes tant des professionnels que des populations, et articulée sur le développement des territoires. Acceptez vous de relayer cette demande auprès des plus hautes autorités de l’Etat ?

- Nous demandons que le processus de la RGPP appliqué au ministère dont vous avez la charge fasse l’objet d’un moratoire de six mois, afin d’une part que la sérénité souhaitable préside à sa mise en oeuvre, d’autre part qu’une concertation approfondie puisse s’engager avec les personnels et les acteurs de la vie culturelle sur le devenir de l’administration culturelle. Aux seuls objectifs de productivité et d’économie qui prévalent aujourd’hui, doit s’ajouter une réflexion sur les contenus des politiques publiques et les modalités d’accomplissement des missions de l’Etat. Donnez-vous votre accord à un tel moratoire ?

- Nous demandons une véritable relance de la politique d’éducation artistique et culturelle, objectif que les récentes mesures annoncées par vous-même et le Ministre de l’Education ne satisfont en aucune façon. Le partenariat artistes/enseignants est remis en cause, les dispositifs favorisant la pratique artistique se réduisent comme une peau de chagrin, le financement est renvoyé sur les parents d’élèves et, une fois de plus, les collectivités locales. Prenez vous l’engagement d’obtenir de Mr Darcos une nouvelle concertation visant à la généralisation de l’éducation artistique à l’école, qui, décidée en 2000, a été de fait abandonnée au fil des ans ?

- Nous demandons la poursuite de la coopération de l’Etat et des collectivités territoriales sur de nouvelles bases, rompant avec la logique unilatérale à l’oeuvre, de désengagement financier de l’Etat, et ce tant sur un plan général qu’à celui de l’action culturelle. A cet égard, il nous apparaît qu’il faut repenser le processus de décentralisation, dès lors qu’il s’agirait de proposer de nouveaux transferts de responsabilités, doit à présent être institué. Souscrivez-vous, dans le domaine de compétences qui est le vôtre, à un tel diagnostic, largement partagé par les élus locaux de toutes familles politiques, comme à une telle idée, qui en découle ?

- Nous demandons que le budget de l’Etat consacré à la culture soit augmenté dans les années à venir -sans artifices de présentation- comme l’usage s’est hélas répandu lors des précédent exercices budgétaires- à la fois pour rattraper les crédits perdus depuis plusieurs années et pour répondre aux besoins croissants qui se font jour. Il ne peut y avoir de redéfinition des modalités d’aide, au principe de laquelle nous souscrivons, sans revalorisation du montant global des moyens alloués. La culture doit redevenir une priorité budgétaire. Pouvez-vous, au nom du gouvernement, en prendre l’engagement ?

Nous vous prions d’agréer, Madame la Ministre de la culture et de la communication, l’expression de notre haute considération.

Anne Hidalgo Secrétaire nationale Culture et Médias du Parti Socialiste

Claudy Lebreton Président de la FNSER Fédération nationale des élus socialistes et républicains



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