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Pour une « Exception informationnelle »

Une démocratie ne peut fonctionner sans pluralisme des médias. C’est une évidence qu’il convient de rappeler. Que l’on soit responsable politique, professionnel de la culture et des médias ou citoyen-public, la gravité de la situation n’échappe à personne.

La crise qui secoue Libération, sonne comme un ultime avertissement ; au rythme où nous allons, le paysage médiatique français risque d’être très vite dévasté : mort des quotidiens indépendants , journaux fabriqués sans journalistes, gratuits qui n’en sont pas, laissés aux mains des grandes marques via la pub, direction des titres confiées à des gestionnaires, rédaction sous contrôle des actionnaires, marchands d’ armes, de béton ou financiers peu concernés par le rôle démocratique de la presse et bien plus par l’influence politique qu’elle leur offre... Arrêtons-là le scénario catastrophe et revenons un instant aux explications.

L’information est devenue, à l’échelle planétaire, l’instrument cardinal du pouvoir économique et les entreprises de ce secteur, des proies très convoitées ; une course de vitesse est engagée entre les plus grandes firmes internationales pour en prendre le contrôle.

Dans le même temps, l’information est un des piliers de la citoyenneté, ce qui la fonde en permettant à tout un chacun de se forger une opinion et de s’exprimer.Elle conditionne l’acte de voter.

Toute première condition à l’exercice d’une démocratie réelle, il est donc vital d’en préserver l’indépendance. C’est d’une telle évidence que nous n’en avons pas toujours vu et mesuré l’urgence.

Deux voies s’offrent aujourd’hui à nous : soit la disparition pure et simple des journaux d’information parce que considérés comme non rentables et leur remplacement par des "produits de communication" écartant la véritable information au profit d’un discours univoque et consumériste ; soit la mise en place d’une "exception" en faveur de l’information avec la reconnaissance de son rôle démocratique, permettant un financement de la presse par redistribution, celle des aides publiques et de la taxation du marché publicitaire et des FAI par exemple.

Paradoxalement, dans notre société qualifiée de "toute informationnelle", la crise démocratique est à son comble et une nouvelle fracture se dessine même : avec d’un côté des médias définitivement sous domination économique et disqualifiés dans leur rôle de contre pouvoirs et de l’autre, des citoyens décidés à s’organiser par eux-mêmes, grâce à Internet mais sans avoir toujours conscience des risques courus dans ce système sans journalistes et bien peu transparent en ce qui concerne la source de l’information.

Il y a donc urgence pour le politique d’agir sur ce terrain, de proposer et même de reprendre la main.

Nous avons connu de belles avancées avec la fin de la censure politique et la libéralisation des ondes. Mais cela remonte maintenant à près d’un quart de siècle.

Depuis, les citoyens nous renvoient à la réalité des résultats, à ce que l’on voit sur les écrans, ce qu’on entend, ce qu’on lit. La question de la diversité dans les medias est devenue un vrai combat politique que nous avons la responsabilité de porter.

Nombre de nos leaders (présidentiables), qui certes diagnostiquent bien la crise civique, la crise de la représentation, le consumérisme, le repli individualiste ne vont pas jusqu’à faire la relation avec la question de la liberté de penser dans nos sociétés dites démocratiques. Alors même qu’ils devraient pointer du doigt le rempart de plus en plus haut et qui monte chaque jour encore davantage, de la véritable censure, la censure économique. Désormais à l’oeuvre partout et en particulier dans l’information, elle débouche sur sa privatisation et donc son uniformisation

Notre combat est à cet égard proche de celui mené pour la diversité culturelle. Il apparaît clairement que la mobilisation en faveur de cette dernière a pu déboucher sur des résultats concrets avec la convention Unesco, les crédits et directives européennes favorables, la mobilisation en France des collectivités territoriales, notamment des régions. Cela ne me paraît pas être le cas en matière d’information pluraliste : la culture recèle encore des espaces non-marchands, l’action publique y étant légitime et ancienne, ce qui n’est pas le cas dans les medias.

Les pistes de travailà suivresont nombreuses, trois axes majeurs sont à privilégier.

Refonder les aides à la presse et à la création audiovisuelle

Bâtir un nouveau paysage médiatique au niveau national et local en luttant contre la prédominance des seules lois du marché, nécessite l’affectation de nouvelles ressources vers les médias d’information. La taxation des fournisseurs d’accès à l’Internet et des ressources publicitaires dans le domaine de la communication - les journaux dit gratuits prouvent l’abondance de la manne publicitaire - permettra une refonte de l’ensemble des aides à la presse. Cette taxation sera dédiée en particulier à la presse écrite avec davantage d’aides directes au soutien de la presse indépendante, au développement des points de distribution. Et pourquoi pas pour permettre aux lecteurs de venir en participation à la presse de leur choix par des dispositifs fiscaux. En faveur aussi d’un service public fort, moins préoccupé de sa compétition avec les chaînes commerciales, ce qui n’a aucun sens. Mais pour qu’il se hisse plutôt au niveau de certains de ses homologues en Europe, mieux dotés budgétairement et bien plus productifs en termes de programmes et d’information de qualité.

Faire émerger un tiers secteur, soutenir les télévisions de proximité et les nouveaux médias citoyens.

Développer l’initiative citoyenne et associative dans l’audiovisuel et stimuler la démocratie dans les medias en réservant des fréquences pour les télévisions de proximité, en créant un fonds de soutien spécifique et en encourageant les initiatives non commerciales sur Internet - pourquoi pas un vrai moteur de recherche non commercial sur le Web ?

Parmi les conditions pour réaliser ce plan, outre l’augmentation sensible des moyens, deux grands chantiers sur le plan de l’éducation et de la formation sont à démarrer :

Renforcer la formation des journalistes par l’apprentissage de la notion de service public, le respect de la déontologie, la création d’un société nationale des journalistes sur le modèle de l’ordre des Médecins.

Développer dès l’enseignement primaire l’éducation aux images et à l’information - matière obligatoire jusqu’au lycée intégrée à un programme d’envergure concernant l’éducation civique.

Enfin, faire de la diversité de l’information un des piliers de notre démocratie.

En affirmant constitutionnellement le droit à l’information et le pluralisme des opinions, la diversité des médias et de leurs sources, c’est-à-dire leur protection, concrétisées par un renforcement de l’indépendance de l’ensemble du secteur.

Une nouvelle loi anti-concentration devra être bâtie en définissant de nouveaux critères comme la détention de parts de marchés ou de ressources publicitaires, la possession de plusieurs médias sur un même territoire régional.

Le rôle du CSA devra largement évoluer, au-delà de l’attribution des fréquences ou des nominations, vers une compétence de contrôle des concentrations et de respect des obligations de diffuseur. Son pouvoir de sanction sera renforcé et de nouvelles modalités de désignation de ses membres, par exemple par le Parlement, seront mises en place afin d’en garantir la liberté d’action.

Nous proposerons de faire entrer des représentants des partenaires sociaux et des citoyens dans les conseils d’administration des medias et donnerons ainsi une plus grande transparence à leur gestion.

Il y a quelques mois, en mars 2004, un appel était lancé par treize personnalités issues de la Résistance (Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey) qui ont choisi de rappeler cette exigence démocratique. Avec le recul de l’histoire et la force de leur engagement leur message est éclairant :

"Nous appelons enfin les enfants, les jeunes, les parents, les anciens et les grands-parents, les éducateurs, les autorités publiques, à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. Nous n’acceptons pas que les principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement au programme du Conseil national de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944."

Parce que je pense qu’il en va de l’intérêt même de notre démocratie, il y a urgence à agir.

A la veille d’échéances politiques majeures, affirmons clairement que notre ambition de démocratiser l’information et l’accès aux médias est une composante forte de notre projet institutionnel et démocratique. Ce dernier apparaîtra d’autant plus moderne, lorsque nous dirons, que le pluralisme de l’information est, dans le cadre du nouvel équilibre des pouvoirs, un des fondements de la République.

Le pluralisme des idées, la diversité culturelle ne peuvent se concevoir sans des femmes et des hommes politiques, des médias pluralistes et des citoyens conscients de leurs responsabilités conjointes pour faire vivre la démocratie.

Anne Hidalgo, première adjointe au Maire de Paris, secrétaire nationale chargée de la culture et des médias du parti socialiste

Stéphane Pellet, Délégué national aux médias

du Parti socialiste.



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