Anne Hidalgo : « Je réfléchis à la reconversion de 200.000 m² de bureaux en logements » (Métro)
Article publié dans le journal Métro le 22 mars 2013.
Alors que son livre « Mon combat pour Paris » vient d’être publié, Anne Hidalgo répond aux questions des lecteurs de Metro. Engagement politique, logement, transports ou grands projets, elle met en avant son style personnel et ses propositions pour 2014.
Céline, rédactrice web, Paris : si
vous êtes élue maire de Paris, vous serez la première femme à ce poste. En tant que
femme, allez-vous diriger autrement la ville ?
Les femmes dirigent-elles autrement ? Je pense que oui. Ce n’est pas parce
qu’on a des chromosomes différents, mais des expériences de vie différentes. Une femme
sait ce que c’est que d’avoir à s’imposer dans un monde d’hommes, elle sait qu’elle doit
travailler dix fois plus pour être reconnue. Le fait d’avoir beaucoup de femmes
candidates pour cette élection de 2014 a fait tomber le questionnement sur la compétence
et la crédibilité. Etre une mère de famille, courir parce qu’on vous appelle quand votre
enfant est malade et qu’il faut tout laisser en plan, est également significatif. Cela
me fait voir la ville de façon un peu différente dans le sens où je suis une élue mais
aussi une usagère de la ville, de la crèche, de l’école, du métro, des petits et grands
magasins. Cela dit, ce sont des visions de la société qui marquent nos engagements
politiques. Mon modèle n’est pas Margaret Thatcher, et pourtant c’est une femme.
Thierry, musicien : quelle différence y a-t-il entre
vous et Bertrand Delanoë ?
Bertrand Delanoë est entré au Parti socialiste très jeune et a très vite gravi
les échelons. Moi, j’ai mis du temps. Je suis une femme de gauche depuis toujours, mais
j’ai pris ma carte au PS après avoir été inspectrice du travail, après avoir milité à la
Ligue des droits de l’homme, dans des associations ou encore à la CFDT. Après, Bertrand
Delanoë est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup de proximité. C’est peut-être lié à nos
histoires personnelles. Il est né en Tunisie, je suis née en Andalousie, deux terres
marquées par une certaine douceur de vivre et par un mélange des civilisations qui nous
colle à la peau. Nous avons une relation très forte, affective, politique. Des Parisiens
me disent qu’ils trouvent cela très bien, car en politique on n’est pas obligé de tuer
celui qui est devant pour prendre sa place.
Maria, animatrice scolaire, Paris : le fait qu’il
n’y ait pas de primaire au PS pour désigner le candidat à la mairie ne risque-t-il
pas d’enlever de la légitimité et de la visibilité à votre candidature ?
Faire une primaire, c’est une très bonne chose dès lors qu’il s’agit d’une
vraie primaire. Celle du PS pour l’élection présidentielle était un vrai engagement
citoyen. Mais une primaire est faite pour départager des projets et des candidats
différents. J’ai rassemblé la totalité de ma famille politique puisque Jean-Marie Le
Guen a décidé de me soutenir. Dans la période très difficile que l’on vit, il n’était
peut-être pas nécessaire d’ajouter un élément de division artificiel. Pendant que l’UMP
fera sa primaire, qui m’a plutôt l’air d’une consultation sur Internet, j’irai au
contact des Parisiens. Enfin, je ne ferme pas la porte à une union dès le premier tour
avec nos partenaires d’Europe Ecologie-Les Verts et du Front de gauche.
Stéphane, surveillant pénitentiaire, Essonne : les
prises de position de votre adversaire de l’UMP, Nathalie Kosciusko-Morizet, sont
parfois proches de celles de la gauche. Cela ne vous rend-il pas les choses plus
difficiles ?
Je ne partage pas cette appréciation. Sur le mariage pour tous, elle s’est
abstenue. Lorsqu’elle était ministre de l’Ecologie, elle a voulu nous empêcher de mener
à bien deux projets. Le premier, c’est la construction d’une centrale photovoltaïque sur
le toit de la Halle Pajol, dans le 18e, que nous avons fini par financer à nos propres
frais. L’autre projet, ce sont les voies sur berges. A l’époque, François Fillon et
Nathalie Kosciusko-Morizet ont donné des ordres pour arrêter les discussions pourtant
concluantes que nous avions avec le préfet de police et les Ports de Paris. La
politique, ce ne sont pas que des slogans ou de l’image.
Johannic, demandeur d’emploi, chef de projet
marketing : voici bientôt treize ans que Paris est à gauche. N’est-il pas
souhaitable pour la démocratie qu’il y ait une alternance ?
Personnellement, je le souhaite pas ! Quand en 2001 Bertrand Delanoë a été élu,
il y avait un système politique RPR avec des fraudes électorales – on a vu récemment la
condamnation en appel de Jean Tiberi dans l’affaire des faux électeurs. Bertrand Delanoë
a redonné la parole aux Parisiens, son honneur et sa dignité à Paris. Il a fait la
parité dans l’exécutif et a renouvelé la classe politique. En 2008, nous avons à nouveau
renouvelé une partie de l’équipe en faisant venir des jeunes. S’il y avait eu des écarts
par rapport à des règles d’honneur, de dignité, de démocratie, peut-être qu’une
alternance serait saine. Mais personnellement je n’ai pas envie de donner les clés de
l’Hôtel de Ville à ces barons du système RPR, devenu l’UMP, qui sont toujours là et qui
soutiennent aujourd’hui la candidature de Nathalie Kosciusko-Morizet.
Céline : La question du logement est prioritaire
pour tous les Parisiens et Parisiennes. Que proposez-vous notamment pour les classes
moyennes ?
C’est un sujet prioritaire. De 2001 à 2014 on aura financé 70.000 nouveaux
logements sociaux, passant de 13% à 20% à Paris. La nouvelle loi dit que les communes
doivent avoir 25% de logements sociaux. Je fais mienne cette disposition. 70% des
Parisiens sont éligibles au logement social. Je souhaite poursuivre les grandes
opérations de construction comme Clichy-Batignolles et Paris Nord-Est et je réfléchis à
la mobilisation d’une partie du parc de bureaux dans le cœur de Paris, soit 200.000
mètres carrés que l’on pourrait reconvertir en logements.
Mais il y a aujourd’hui également une part importante des classes moyennes, de jeunes actifs qui ne rentrent pas dans les critères. Nous avons besoin d’eux pour faire vivre la ville. J’ai demandé aux professionnels du secteur privé de prendre leurs responsabilités en proposant et en construisant des logements qui soient à des loyers abordables. J’ai commencé à travailler avec eux sur ce sujet. L’idée est de jouer sur la pression foncière en gelant, dans certains cas, le coût du foncier. Je compte également sur le Grand Paris. La création d’une instance métropolitaine de gouvernance sur la zone dense permettra de faire sortir cette offre de logement.
Stéphane : Avec la fermeture des voies sur berges,
le trafic va se reporter sur les boulevards. Cela va occasionner encore plus
d’embouteillages et donc de pollution. Que dites-vous à ceux qui subissent cette
mesure ?
Les quais rive droite sont réaménagés depuis l’automne et le constat, c’est que
la situation n’a pas empiré. Il y a eu un moment un peu difficile lors de la crue de la
Seine. Les aménagements ont plutôt, au contraire, fluidifié la circulation. Sur la rive
gauche, on a fermé les quais le 28 janvier pour réaliser les travaux. Là aussi, les
comptages montrent un peu de report de trafic sur le périphérique mais en même temps une
circulation plutôt fluide. Nous suivons de très près les évolutions de la circulation.
Pour le moment, nous sommes plutôt satisfaits.
Céline : Je prends mon vélo pour aller au travail.
Pourrait-on envisager, comme dans certaines capitale européennes, d’interdire les
voitures dans le centre-ville ?
Je ne suis pas favorable à l’idée d’un péage urbain à Paris comme cela a été
fait à Londres. En outre, fermer totalement la circulation est compliqué. En revanche,
je suis favorable dans le centre de Paris à des zones donnant la priorité aux vélos et
aux piétons tout en laissant la possibilité aux riverains et aux livraisons de circuler.
Nous avons largement développé les pistes cyclables. Je souhaite que l’on travaille sur
la continuité de ces aménagements. C’est valable pour le centre de Paris mais aussi avec
les communes voisines, au niveau des portes. Nous avons lancé avec plusieurs maires de
banlieue, Les Lilas, Pantin ou encore Aubervilliers un travail commun sur ce sujet.
Maria : Il y a encore beaucoup à faire pour
améliorer les transports en commun et inciter les gens à ne pas prendre leur
voiture. Que proposez-vous ?
Je souhaite que le tramway T3, déjà financé pour être prolongé à la porte
d’Asnières, aille jusqu’à la porte Maillot, et même jusqu’à la porte Dauphine. Il faut
que l’on puisse desservir à l’avenir tous les grands sites du bois de Boulogne. Nous
avons récupéré 12 hectares sur l’hippodrome d’Auteuil qui sont désormais ouverts aux
Parisiens. J’ai envie que les Parisiens qui habitent au nord puissent aller passer leur
dimanche au bois de Boulogne.
Par ailleurs, il y a les arbitrages rendus par le gouvernement sur le Grand Paris Express. Ce projet prévoit des lignes de métro de banlieue à banlieue, ce qui soulagera les transports à Paris. Il prévoit aussi le prolongement de la ligne 14 vers le nord, qui va décharger la 13.
Johannic : Le diesel est un cancérigène qui tue près
de 40.000 personnes chaque année en France. Etes-vous favorable à l’interdiction du
diesel à Paris, comme à Tokyo ou Stockholm ?
C’est un très grand problème de santé publique et nous devons agir. Au delà du
slogan et de l’annonce, je ne vois pas comment appliquer de façon concrète pour le
moment à Paris une mesure comme l’interdiction du diesel. Ce n’est pas aujourd’hui dans
les pouvoirs d’un maire. En attendant, je souhaite une mesure applicable. Nous devons
d’abord arrêter de produire des véhicules diesels. Il faut des décisions nationales pour
traiter le parc ancien et inciter les constructeurs à ne plus se lancer dans la création
de véhicules diesels. Enfin, on peut envisager des mesures spécifiques sur les camions
et certains véhicules identifiés.
Thierry : De nombreuses activités ont disparu du
centre de Paris, notamment les petits commerçants et artisans. Paris devient un peu
une ville-musée, centrée sur les loisirs. Que faire contre cette évolution ?
Ce n’est pas une réalité. Paris est une ville extrêmement active. De nombreuses
entreprises continuent à se créer. Nous sommes leaders devant Londres dans le secteur du
numérique. En outre, nous avons vraiment mené bataille pour le maintien des petits
commerces. On a utilisé le Plan local d’urbanisme pour protéger les commerces dans
certaines rues en affirmant qu’ils ne pouvaient pas être transformés en autre chose.
Nous sommes l’une des capitales mondiales où le commerce de proximité résiste le mieux.
Céline : Bertrand Delanoë a lancé plusieurs grands
projets marquants, comme Paris Plages. Avez-vous en tête un grand événement pour
réunir les Parisiens ?
Paris ne peut pas être une ville-musée. C’est une ville active où les
propositions culturelles soulèvent de l’enthousiasme. On a rattrapé un retard dans les
équipements au cours des deux mandatures, dont la Gaîté lyrique et le CentQuatre. Je
réfléchis à quelque chose qui revient beaucoup dans les discussions que j’ai avec les
Parisiens, c’est l’idée d’une grande fête de Paris. Un moment où tous les Parisiens
seraient réunis et qui partirait des enfants.
Stéphane : Les derniers Jeux olympiques à Paris ont
eu lieu en 1924. Etes-vous favorable à une candidature pour les JO de 2024 ?
Oui, à condition qu’elle soit portée par le Grand Paris. Mais auparavant il
faut attendre de savoir si c’est une ville européenne qui sera retenue pour les Jeux de
2020, car on a déjà essuyé deux gros échecs dans ce domaine. Ce sont de beaux projets
fédérateurs et créateurs d’emplois.
Stéphane : Il y a aujourd’hui de gros problèmes
d’insécurité en région parisienne. Que proposez-vous pour lutter contre cela ?
La sécurité est un droit fondamental. Il y a dix fois moins d’homicides à Paris
qu’à New York, trois fois moins qu’à Londres. Pourtant il y a des problèmes à Paris liés
au trafic de drogue, très présent dans certains quartiers. Il y a des solutions, comme
le fait de remettre des policiers là où le gouvernement précédent en avait supprimés. On
a déterminé avec le ministère de l’Intérieur et le préfet de police deux zones de
sécurité prioritaire, l’une à la Goutte d’Or, l’autre à Stalingrad. C’est à la fois une
présence policière, le démantèlement des réseaux et du personnel de prévention. Nous
avons financé plus de 200 éducateurs de rue ainsi que des correspondants de nuit dans
certains quartiers. Je prends la sécurité très au sérieux.
