Article publié le 16 septembre 2013 dans Le Monde.
Sur l'estrade dressée place de la Bastille pour l'élection de François Hollande, le 6 mai 2012, Anne Hidalgo n'était encore qu'une apparition. Bertrand Delanoë l'a amenée à ses côtés, l'a tenue par l'épaule, a pris le micro et l'a gardé, sans nommer une seule fois son accompagnatrice qui se contentait de sourire en continu, telle une doublure soumise et silencieuse. La douce Anne Hidalgo. Des années qu'elle ne fait pas de bruit.
L'éternelle première adjointe s'émancipe. Elle a pris tout le monde de court en annonçant sa candidature à la Mairie de Paris très tôt, dès le 4 septembre 2012, pour s'installer dans le paysage. Elle a rallié ses adversaires internes et les a inclus dans son équipe de campagne. Elle choisit actuellement ses têtes de liste en imposant sa loi aux barons cumulards, sans jamais lâcher prise, avec son œil brun et ses foulards rose pétant. Et cette manière de parler monochrome et lancinante, cette longue phrase sans fin, faite de tant de virgules qu'on ne sait jamais où est le bout.
Dans la famille des animaux politiques, il y a les crocodiles, bien sûr, mais aussi les éléphants et les tortues, les canards et les souris. Ceux qui prennent toute la place et ceux qu'on ne voit pas venir. Ceux qui cancanent plus fort que les autres et les silencieux qui rongent à petites bouchées le morceau de gruyère. Ces temps-ci, la deuxième catégorie a le vent en poupe. Angela Merkel s'est imposée à la tête de la CDU puis du gouvernement allemand en assassinant ses concurrents sans en avoir l'air. "On ne cache pas un éléphant derrière une fraise des bois", avait imprudemment lancé Laurent Fabius à propos de François Hollande, sans imaginer une seconde que la fraise lui damerait le pion.
"ANNE A CONSTRUIT SON TRUC BRIQUE PAR BRIQUE"
Bertrand Delanoë a conquis la Mairie de Paris en se faisant traiter de "Petit Chose", y compris par ses amis socialistes. Anne Hidalgo, qui entend lui succéder, ne paie pas de mine, loin s'en faut. "Le suffisant et l'insuffisante !", a résumé sa concurrente de droite, Nathalie Kosciusko-Morizet, à propos du maire et de sa première adjointe. Moralité : gare aux lisses, aux invisibles, aux "normaux", l'époque les aime.
"Anne a construit son truc brique par brique, et un jour on s'est réveillé et c'était fait, constate Marie-Pierre de La Gontrie, l'une de ses rivales historiques, première vice-présidente du conseil régional d'Ile- de-France et désormais assagie dans l'équipe de campagne de la candidate. Elle nous a surpris par son habileté et il faut dire qu'elle a plutôt fait un sans-faute. Elle a réussi à se mettre tout le monde dans sa poche, à s'imposer dans son camp à bas bruit."
Difficile de dire à quel moment Anne Hidalgo s'est détachée du peloton. "Je suis très rationnelle, j'ai un parcours très logique", dit-elle. Ce jour de décembre 1998 où elle demande à rencontrer Bertrand Delanoë, elle est conseillère de Nicole Péry, secrétaire d'Etat aux droits des femmes et à la formation professionnelle, après avoir été inspectrice du travail et fait ses armes en politique comme conseillère de Martine Aubry au ministère de l'emploi. Elle est féministe et s'est inscrite au PS pour Lionel Jospin, "une voix différente qui nous parlait de moralité en politique". En cette fin d'année 1998, on commence à gamberger pour les municipales de 2001. La loi sur la parité ouvre aux femmes des opportunités nouvelles. Le premier secrétaire, François Hollande, dit à la jeune conseillère : "Ce serait bien que tu te prépares."
LA PLACE EST CHÈRE, LA BATAILLE SANS PITIÉ
La guerre des tranchées entre fabiusiens et jospiniens n'est pas éteinte depuis le congrès de Rennes de 1990 et elle se prolonge en 2001 par une campagne municipale féroce au sein du PS, entre les partisans de Jack Lang et ceux de Bertrand Delanoë. La tête de liste PS du 15e arrondissement est à prendre, Hidalgo la veut. Dans la bande des jospiniens, on se passe le mot. Martine Aubry appelle Daniel Vaillant, qui appelle Bertrand Delanoë, alors président du groupe socialiste au Conseil de Paris : "Il y a une militante pour nous dans le 15e, tu peux la recevoir ?" Delanoë apprécie cette jeune femme qui, se souvient-il, "sait ce qu'elle veut, a des convictions bien trempées et pas froid aux yeux". Il décide de la soutenir activement dans sa campagne contre une autre socialiste, elle fabiusienne : la députée européenne Pervenche Berès.
La place est chère, la bataille sans pitié. Les fabiusiens n'ont pas la main à Paris. Anne Hidalgo, soutenue par la fédération, l'emporte de justesse. Elle ne prend pas la mairie du 15e, mais elle gagne un siège au Conseil de Paris et la confiance de Delanoë. Lors de son débat télévisé face au candidat de la droite Philippe Séguin, c'est elle qui le pousse à l'offensive : "Il te ménagera pour affirmer sa supériorité, sois offensive tout de suite !" La forteresse chiraquienne s'effondre, Paris passe à gauche, et Anne Hidalgo est là.
Le maire de Paris en fait aussitôt sa première adjointe. Elle a le profil idéal : il veut une femme pour la modernité, et ce n'est pas la délégation qu'il lui confie, celle du "bureau des temps", qui lui fera de l'ombre. Elle a de plus un CV parfait : ses parents sont des immigrés espagnols du début des années 1960, qui ont fui le franquisme et la misère avec leurs deux filles parce qu'ils croyaient à l'école républicaine française. La petite Anne est alors élevée avec sa sœur à Lyon dans une cité ouvrière. Elle rêve depuis toujours d'habiter Paris, sa "ville fantasme". Elle est l'une des rares femmes reçues au concours de l'inspection du travail... Bref, on voudrait faire le portrait-robot idéal d'une personnalité politique de gauche qu'on ne trouverait pas mieux. "Ce n'est pas un "story-telling" que je sers comme marketing politique, c'est juste mon histoire", s'agace-t-elle.
Voilà plus de dix ans qu'Anne Hidalgo patiente au poste de première adjointe, déterminée et fidèle, dans l'ombre de son mentor. Plus de dix ans qu'elle travaille ses dossiers, rencontre les associations, constitue ses réseaux, construit des alliances. "Plusieurs années que je pense à devenir maire de Paris en me maquillant le matin", dit-elle en plaisantant à peine. Bertrand Delanoë et elle forment, insistent-ils, l'un et l'autre, "un couple démocratique parfait". Il l'appelle "ma petite Anne".
Le temps de quelques semaines, en octobre 2002, elle se retrouve en première ligne. Le maire de Paris est entre la vie et la mort, poignardé par un déséquilibré au cours de la Nuit blanche. La première adjointe réunit d'autorité les conseillers et adjoints dont certains se seraient bien vus calife à la place du/de la calife. Elle préside les réunions de l'exécutif, assure les "comptes rendus de mandat" dans les arrondissements. Et retourne sagement à sa place dès le retour du maire. Lequel lui en est reconnaissant. "Elle n'a pas cherché à occuper ma place mais à faire tourner la boutique sérieusement, efficacement, humblement." Il en fait sa dauphine. En 2008, elle se voit confier la délégation cruciale de l'urbanisme.
Cette fois, c'est son tour. Anne Hidalgo a assez attendu. Elle aurait pu devenir maire dès le congrès de Reims de 2008, si la motion de Delanoë l'avait emporté pour prendre le PS. En novembre 2011, elle sent le poste lui échapper de nouveau lorsque la première secrétaire Martine Aubry attribue une circonscription parisienne à la Verte Cécile Duflot – une menace directe pour Hidalgo. La rupture est définitive avec son amie Martine, pourtant intime de son mari et témoin de leur mariage. Devant un bureau national du parti médusé, soutenue par Delanoë, Hidalgo explose. "Tu mens !", crie-t-elle, avant de conseiller à "Martine" de "ne plus jamais croiser [son] chemin !".
"COLÈRES FROIDES"
En mai 2012, c'est avec Bertrand Delanoë que le ton monte. Après moult tractations, le maire refuse d'entrer au gouvernement, empêchant ainsi sa dauphine de le remplacer d'emblée à la tête de l'Hôtel de Ville. Selon l'entourage, elle l'accuse, en outre, de s'être opposé à ce qu'elle-même obtienne un poste ministériel. "Je n'ai jamais empêché Anne d'être ministre, atténue Bertrand Delanoë. J'assume, par contre, de le lui avoir déconseillé. Et a posteriori, je crois que mon conseil était le bon." "C'est du passé", évacue Anne Hidalgo. "Vous auriez pu entrer au gouvernement, cela vous a été proposé, mais vous avez préféré Paris", a résumé François Hollande en remettant la Légion d'honneur à la future candidate, en juillet 2012. Il a aussi évoqué ses fameuses "colères froides"...
La candidate a rentré ses colères et entamé un régime de sportive pour sa campagne. Bronzée, elle sirote une eau minérale sur la nouvelle terrasse de la place de la République, qu'elle a fait aménager en espace piéton comme les voies sur berges. Elle a réussi à rallier ses anciens adversaires : Jean-Marie Le Guen, militant du Grand Paris et qui se serait bien vu candidat contre elle, est finalement entré dans son équipe de campagne. Elle veut faire de Paris "une ville monde, une ville innovante et créatrice d'emplois, une ville écologique où l'on peut se déplacer à pied et en vélo, une ville puissante et bienveillante, avec un service public de qualité, une ville sûre et harmonieuse..."
Encore faut-il constituer les têtes de liste, ce qui est rarement un moment d'harmonie. Elle a décidé de poser sa marque en imposant brutalement le non-cumul des mandats, le renouvellement des générations et la parité des têtes de listes. Les députés et maires d'arrondissement vieux et masculins n'ont pas apprécié. Les jeunes militants non plus, qui font souvent les frais des tractations diverses. "Elle fait pression avec une insistance pénible pour obtenir ce qu'elle veut", commente l'un des candidats déçus. La douce Anne Hidalgo est passée au mode autoritaire : un registre courant chez ces coureurs de fond qui avancent sans faire de bruit.
Par Marion Van Renterghem













